Article de Louise Leduc, La Presse, 24 janvier 2021

Si les résultats de l’étude de l’Institut de cardiologie de Montréal se
confirment, la colchicine, utilisée dans le traitement de la goutte et
de la péricardite, en cardiologie, pourrait être le premier médicament
oral au monde susceptible de réduire sensiblement les risques
d’hospitalisation des personnes atteintes de la COVID-19.
Même si l’étude complète sur l’efficacité de la colchicine pour traiter
la COVID-19 n’est pas encore publiée, les premiers résultats dévoilés
vendredi par l’Institut de cardiologie de Montréal suscitent déjà un vif
intérêt un peu partout dans le monde. Chez nous, les médecins au front
de la pandémie accueillent la nouvelle avec un mélange d’enthousiasme et
de prudence.
LES CÔTÉS POSITIFS
Samedi,
ce sont les autorités de la Belgique qui se sont le plus avancées. Sur
les ondes de RTL Info, Yves Van Laethem, porte-parole interfédéral de la
lutte contre le coronavirus, a parlé d’« un élément fondamental » qui
pourrait « clairement diminuer le poids sur le réseau hospitalier, en
plus de sauver des vies ».
La
colchicine « ne coûte pratiquement rien », a-t-il dit, et ce médicament
« est connu depuis des décennies. C’est un médicament qui pourrait se
généraliser sous prescription par le médecin traitant, qui sait que son
patient est à risque ».
Si
les résultats se confirment, la molécule, utilisée dans le traitement
de la goutte et de la péricardite, en cardiologie, pourrait être le
premier médicament oral au monde susceptible de réduire sensiblement les
risques d’hospitalisation des personnes atteintes de la COVID-19.
Mais
il est encore trop tôt pour crier victoire, car pour l’instant, on ne
dispose toujours que d’un simple communiqué d’une page publié vendredi.
« L’analyse
des 4159 patients dont le diagnostic de COVID-19 était prouvé par un
test nasopharyngé (PCR) a montré que la colchicine réduisait de façon
statistiquement significative le risque de décès ou d’hospitalisations
comparativement au placebo. Chez ces patients avec diagnostic prouvé de
COVID-19, la colchicine a entraîné des réductions d’hospitalisations de
25 % », peut-on lire.
Mais
pour l’ensemble des 4488 participants, on écrit dans le même communiqué
qu’on « approchait la signification statistique », sans donc
l’atteindre.
Cette
nuance soulignée sur Twitter par le gériatre québécois Quoc Nguyen, du
Centre hospitalier de l’Université de Montréal, l’amène à rester sur ses
gardes.
« Dès que l’étude COLCORONA sera
publiée, attendons-nous à des débats rigoureux et contestés sur
l’interprétation des tests d’hypothèse, de l’importance (ou non) du
statistiquement significatif […] », SELON le gériatre Quoc Nguyen, sur Twitter.
Les
participants – qui n’étaient donc pas déjà hospitalisés – avaient tous
plus de 40 ans et présentaient au moins un risque de complications,
comme un surpoids, un diabète, de l’hypertension, une maladie cardiaque,
de l’asthme ou un âge avancé.
Intérêt pour l’étude
En
entrevue, le docteur Jean-Claude Tardif, directeur du Centre de
recherche de l’Institut de cardiologie de Montréal et chercheur
principal de l’étude COLCORONA, a indiqué avoir reçu 500 courriels dans
la journée de samedi. Sur les réseaux sociaux, c’était aussi la
nouvelle COVID-19 du jour.
Le Dr Tardif a indiqué à La Presse
qu’il entendait remettre dès dimanche au gouvernement du Québec (qui a
été l’un des acteurs qui ont financé l’étude) le manuscrit en cours de
rédaction qui a été promis à une revue médicale réputée qu’il n’a pas
nommée.
Si l’article est accepté, il sera revu par des pairs et il pourrait être publié « dans trois à quatre semaines », estime le Dr Tardif.
Vu l’intérêt pour son étude, il souligne qu’il tentera de négocier une publication encore plus rapide.
Comme ce n’est pas un nouveau médicament « et qu’il est déjà disponible en pharmacie », le Dr Tardif
croit que les médecins pourraient le prescrire à des patients atteints
de la COVID-19 sans attendre le feu vert de Santé Canada pour le
traitement spécifique de la COVID-19.
Entre enthousiasme et prudence
Les intensivistes qui sont au front de la pandémie et qui ont été contactés par La Presse
samedi ont dit espérer que l’étude était aussi prometteuse qu’elle le
semblait, mais ils ont ajouté qu’ils attendraient d’en connaître les
détails avant de se prononcer.
L’ex-ministre
de la Santé Gaétan Barrette n’a pour sa part rien caché de son
enthousiasme sur Twitter. « Ça, mes amis, c’est de la vraie science. Une
étude contrôlée, randomisée, à double insu, chez des patients à risque.
Solide ! Bravo ! »
Joint
à Boston, le cardiologue Marc Pfeffer, qui a fait partie du comité
indépendant chargé de s’assurer de la sécurité des participants de
l’étude du Dr Tardif, n’avait à peu près aucune réserve.
S’il avait dès aujourd’hui devant lui un patient de plus de 40 ans (comme dans l’étude) avec un diagnostic de COVID-19, le Dr Pfeffer assure qu’il lui prescrirait de la colchicine, et ce, « même s’il ne présente pas de facteurs de risque ».
Même
avant le feu vert de Santé Canada ou de la Food and Drug Administration
des États-Unis ? « On est en pleine pandémie, on a un médicament très
abordable qui peut réduire de 25 % le risque d’hospitalisation. Je
serais fier de le prescrire », a-t-il insisté, ajoutant que les
participants ayant reçu le médicament n’ont pas été plus nombreux à
souffrir d’effets secondaires graves que le groupe témoin ayant reçu un
placebo.
« Le Québec devrait être fier [de l’étude] », a-t-il conclu.
Se disant d’un naturel prudent, la Dre
Anne Gatignol, professeure et virologue à l’Université McGill
spécialisée dans les virus émergents, estime que si la baisse du taux
d’hospitalisation s’avère, ce serait effectivement une bonne nouvelle.
Mais qui devrait prendre de la colchicine et à quel moment ? Là est toute la question.
La Drd Gatignol
rappelle qu’il s’agit d’un anti-inflammatoire et qu’avec un tel
médicament, « il vaut mieux laisser le corps avoir d’abord une certaine
réponse immunitaire dans les premiers temps de la maladie ». Aussi,
dit-elle, quand l’étude de l’Institut de cardiologie a été lancée, elle a
été surprise que les chercheurs l’administrent d’emblée, dès le
résultat positif connu.
« Chez les gens qui ont un
facteur de risque, les bénéfices dépassent peut-être les risques. Par
contre, s’il s’agissait de moi qui ai plus de 40 ans, mais qui n’ai pas
de facteur de risque, il vaudrait peut-être mieux attendre un peu. », selon les dire de la Dre Anne Gatignol, professeure et virologue à l’Université McGill
Alain Lamarre,
chercheur en immunologie et en virologie de l’Institut national de la
recherche scientifique (INRS), parle pour sa part d’« un développement
vraiment spectaculaire ».
Au
départ, l’Institut de cardiologie a arrêté son étude avant d’avoir eu
les 6000 participants qu’il visait au début. Bien qu’il n’en ait eu
qu’un peu plus de 4000, cela en fait quand même « une des plus grosses
études sur des gens ayant reçu un diagnostic ».
L’usine de Candiac est prête
Si les choses déboulaient vite et que la demande pour la colchicine explosait, le Dr David Goodman,
président et chef de la direction de Pharmascience, a assuré samedi que
l’entreprise « serait prête à répondre à la demande pour tout le Québec
et pour tout le Canada », sans aucun problème.
« Ce
n’est pas un produit à très haut volume », a-t-il fait observer,
faisant référence au fait que le traitement n’exigerait que
30 comprimés.
L’usine de Candiac a déjà fourni les 200 000 comprimés nécessaires à l’étude de l’Institut de cardiologie de Montréal.
Sur les 1500 employés de l’entreprise, 1200 se trouvent au Québec.
RD