Vivre la vie d'un Senior

mercredi 16 juillet 2014

Quand la gérontologie s’empare du vieillir...



Article de Bernadette Puijalon, 16 mai 2014


Bernadette Puijalon, anthropologue spécialiste des questions du vieillissement, nous a aimablement autorisés à publier sur Psygero ( http://www.psygero.fr/quand-la-gerontologie-s-empare-du-vieillir ) ce texte sur la gérontologie et le vieillir, présenté lors du colloque intitulé « La gérontologie au prisme des sciences humaines - Histoire et prospective », organisé par l'association Psychologie et Vieillissement.

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C’est un biologiste russe, Metchnikoff, qui en 1901 a forgé le terme de gérontologie en combinant les éléments grecs gérontos (vieillard) et logos (science). Ce terme désigne aujourd’hui l’étude des processus et des problèmes du vieillissement  humain et se distingue de la gériatrie qui propose une approche clinique du vieillissement. En spécifiant « étude des processus et problèmes », on admet que la gérontologie s’inscrit non seulement dans le champ de la recherche, mais qu’elle concerne aussi les pratiques. Nous sommes donc amenée à considérer ces deux perspectives, d’ailleurs souvent liées.

Après la Seconde Guerre mondiale aux Etats-Unis, depuis les années soixante en France, à l’initiative de quelques pionniers comme le philosophe Michel Philibert qui créa à Grenoble le Centre Pluridisciplinaire de Gérontologie (CPDG), la gérontologie a connu un développement régulier. Une des causes de cet intérêt croissant est le vieillissement démographique et plus spécialement, « le vieillissement du vieillissement ». S’y ajoutent la critique de la place que notre société fait à ses vieux et la nécessaire réflexion sur l’adaptation des structures d’accompagnement et de prise en charge.

Les phénomènes liés au vieillissement sont complexes. Ils concernent toute la palette des connaissances. Si la gérontologie a un objet -le vieillir humain-, elle n’a pas de méthodes spécifiques ; elle ne peut être que pluridisciplinaire et son épistémologie reste à construire. Comment en effet relier des champs d’investigation séparés en évitant, d’une part, la prééminence des plus  avancés et, d’autre part, l’écueil du soupoudrage artificiel : une base démographique, un zeste de psychologie, quelques notions de sociologie, un peu d’épidémiologie, un rapide aperçu de médecine, des coups de sonde anthropologiques, une vague approche philosophique...

Quand on consulte le principal fonds documentaire français, à savoir celui de la Fondation Nationale de Gérontologie, dans la section pour grand public, en particulier dans celle des guides du « bien vieillir », on trouve des  ouvrages généralement composés ainsi : une introduction sur la démographie (l’avenir est à vous), une première partie sur l’approche physiologique du vieillissement (comment votre corps vous trahit), suivi de quelques ouvertures sociologiques (vieux des villes et vieux des champs) ; une partie conséquente est consacrée à la psychologie (comment se faire des amis à tout âge), ainsi qu’à l’économie (comment améliorer ses revenus et envisager l’héritage) pour terminer sur des conseils dans chacun de ces domaines. Mais quand on aborde les études et les recherches, les travaux  sont alors classées par discipline et leurs auteurs ne se déclarent jamais gérontologues, mais médecins, sociologues, démographes, psychologues, historiens, etc.

 Lorsqu’un domaine de recherche concerne plusieurs disciplines, un travail d’identification des concepts doit s’effectuer en amont et un accord sur les termes à utiliser est indispensable. C’est dans cette perspective qu’en 1983, le Secrétariat d’Etat chargé des personnes âgées a mis en place une commission de terminologie constituée de démographes, médecins, sociologues, juristes, linguistes. Un an plus tard paraissait le Dictionnaire des personnes âgées, de la retraite et du vieillissement. Certains termes de ce dictionnaire n’étaient pas nouveaux, tels retraite, préretraite, maison de retraite, hospice, personne âgée, vieux ou vieillissement. Mais d’autres faisaient leur apparition, ceux concernant notamment la médecine, tels dépendance, perte d’autonomie, gériatrie, ou d’autres concernant l’action sociale, tels coordonnateur, plan départemental gérontologique, centre de jour... A noter que le premier terme retenu était âgisme, terme qui désigne la discrimination dont sont victimes les personnes âgées. En préface du dictionnaire, le secrétaire d’Etat, Daniel Benoist, se félicitait  : « Pour que la gérontologie -comme discours consacré à l’âge- achève de se constituer comme science, il était nécessaire que son vocabulaire fût clairement circonscrit. C’est aujourd’hui chose faite. »

On peut cependant douter de l’efficacité de cette démarche quand on entend le discours du président de la République, Jacques Chirac, recevant le Comité National des Retraités et Personnes Agées (CNRPA), le 6 mars 1998. Après avoir manifesté sa satisfaction de recevoir de « jeunes personnes âgées », il déclare : « il faut apporter une attention particulière aux mots qui sont accompagnés d’une charge symbolique(...) Au passage, je cherche encore le nom à donner aux retraités et personnes âgées. »

Si la question de la gérontologie comme science reste posée, il est pourtant intéressant de considérer comment elle considère le vieillir. Cela permet notamment de mettre au jour une évolution historique significative de la représentation sociale de la vieillesse et du vieillissement dans nos sociétés occidentales.

En considérant non plus la répartition, mais le volume des travaux, on constate que dans tout fonds documentaire gérontologique, la médecine est omniprésente, les sciences sociales, économiques et politiques occupent une large place, les sciences humaines gagnent peu à peu du terrain. Si la médecine, qui s’intéresse à l’interférence des aspects pathologiques du vieillissement avec les processus physiologiques de l’avance en âge, est omniprésente, c’est parce que le monde médical a été l’un des premiers à s’intéresser à un champ que les sciences humaines et sociales avaient tendance à délaisser. Dans un monde qui chante la jeunesse, la tentation est grande de faire de la vieillesse une maladie et de considérer qu’elle concerne au premier chef les médecins.

Les convergences des différentes approches en gérontologie

 

Au delà des différences disciplinaires ont note des tendances communes. Ainsi, des typologies sont fréquemment proposées, peut-être plus systématiques dans les années soixante-dix qu’aujourd’hui. Le postulat est que les modalités combinatoires de différents facteurs (physiologiques, sociaux mais aussi motivationnels) permettent de répartir les individus vieillissants dans des groupes représentatifs. Ils concerneront l’ensemble du processus du vieillissement (par exemple les travaux du psychologue Thomae qui distingue cinq types principaux de vieillissement : depuis le « elite aging », jusqu’au vieillissement dépendant, en passant par le vieillissement de niveau élevé, le vieillissement normal et le vieillissement institutionnalisé (pour reprendre la traduction de Sylvie Fourtané), ou des domaines particuliers, tels la retraite (retraite active, contemplative, retirée...), ou encore les relations familiales. Pour le grand public, cela se traduira, par exemple, par une typologie de la grand parentalité, dans le langage des fleurs : grands-parents lierre s’ils sont accaparants, millepertuis si par eux le souvenir demeure, lotus bleu s’ils représentent la sagesse, cactus s’ils appliquent la loi, etc.
Les typologies souffrent souvent d’une absence de théorisation globale et les facteurs retenus ne sont pas toujours inscrits dans des ensembles cohérents. Elles privilégient la notion de phase qui atteste d’une manière d’être à un moment donné, mais font l’impasse sur le processus.

La longue prééminence des modèles binaires

 

Dans les années soixante, deux théories du vieillissement s’affrontent, toutes deux nées aux Etats-Unis : celle de l’activité, de Havighurst, et celle du désengagement, de Cunning et Henry. La première postule qu’il existe un lien significatif chez les personnes âgées entre les investissements sociaux ou relationnels et leur niveau de satisfaction devant la vie. A l’inverse, la seconde, suggère qu’il y a baisse des interactions entre l’individu vieillissant et le réseau social auquel il appartient.

Des travaux ultérieurs, notamment en France, ceux sur la déprise de Clément et Mantovani, ont montré une réalité plus complexe. La déprise apparaît comme un processus actif de réorganisation de l’existence au cours du vieillissement ; elle s’appréhende en termes de stratégies qui visent à assurer une certaine continuité identitaire.

Pour en revenir à la logique des modèles binaires, on a longtemps opposé le vieillissement normal au vieillissement pathologique, opposition proposée au départ par la médecine et reprise ensuite par l’ensemble des disciplines :

- Le vieillissement normal est défini comme le processus de transformation graduelle de tout organisme vivant imputable à l’avance en âge.
- Le vieillissement pathologique résulterait lui, des changements provoqués par une agression (stress, maladie, accident).

Mais, si on remplace le mot agression par celui d’événement -or l’accident ou la maladie, sont des événements au même titre que le mariage, le divorce ou la retraite- on s’aperçoit que pour l’homme, il n’y  pas de vieillissement dit « normal ». La notion même de vieillissement pathologique découvre son absurdité car on devrait alors conclure que tout vieillissement humain est pathologique. En fait, la pathologie ne relève pas du phénomène, mais des attitudes qu’adoptent éventuellement, vis-à-vis de lui, certains individus. Il s’avère impossible de décrire ou de définir -autrement que théoriquement- une vieillesse « normale ». Il n’y a que des déviations.

Cependant, comme le fait justement remarquer le docteur Peter, gériatre à Mulhouse, il faut situer ces deux notions de vieillissement normal et de vieillissement pathologique dans leur contexte historique. Ce regard sur le vieillissement - très prégnant jusqu'à ces dernières années - était un progrès par rapport à la situation antérieure. Puisque la médecine est née en partie de la révolte contre la fatalité de la maladie « il n’y  avait  pas de raison que les vieux et les vieillissants que nous sommes, ou serons tous, ne profitent pas de ces progrès. La gériatrie moderne est précisément née du refus de la confusion entre vieillesse et maladie ». Il reste que c’est sous la bannière de la médecine que l’on a d’abord cherché à établir cette distinction et que cela a entraîné beaucoup de confusions...


D’autant plus que dans les mêmes années soixante et soixante-dix, la gérontologie dans le champ des sciences sociales a eu tendance à considérer la vieillesse comme un phénomène négatif dont il fallait pallier les carences sociales, politiques et économiques. C’est le point de vue qui est notamment défendu dans le Rapport Laroque paru en 1962, rapport fondateur de la politique sociale vieillesse en France, où si était défendue la nécessaire intégration des personnes âgées dans la cité, le vieillissement était - dès l’introduction - posé comme un phénomène négatif, tant sur le plan individuel que sur le plan collectif, et il fallait donc le combattre. Exemple d’un slogan proposé dans ce rapport : « La France veut, malgré son grand nombre de personnes âgées être le pays le plus jeune d’Europe, les vieux doivent y rester jeunes. » Sur le plan individuel, l’injonction peut même s’autoriser une certaine agressivité : « Vous êtes moins vieux que vous ne le pensez » ou « Vivez longtemps, restez vivants ». En d’autres termes, l’individu ne doit pas subir passivement son vieillissement, mais il doit s’organiser pour prolonger une « existence normale » et non « vivre plus longtemps dans la condition de vieillard ».

Force est donc de noter que dans le champ de la gérontologie, le vieillissement a été et est encore majoritairement envisagé comme un processus linéaire caractérisé par des pertes et des déficits. Le concept qui règne en maître est celui de dépendance, défini, de manière restrictive -voire humiliante- comme l’impossibilité pour un individu d’accomplir seul les actes de la vie quotidienne. Humiliante, car la dépendance ainsi envisagée réduit les individus à la seule dimension d’une nécessité d’aide, et qu’elle conduit sur le plan de l’action sociale vieillesse à une approche technocratique et déshumanisée, une « gestion des corps usés ». En effet, quand la vieillesse se décline en termes de pertes et de manques à combler, elle devient une maladie sociale et implique la mise sur pied d’actions spécifiques. A partir d’outils d’évaluation, les gestionnaires décident des aides attribuées et des moyens à mettre en oeuvre : consultations gériatriques, institutions médicalisées... la logique se déroule impertubablement et conduit à la question du coût de cette dépendance, renforçant l’image écrasante du fardeau économique des vieux.

La focalisation sur le grand âge

 

Alors que dans les années soixante et soixante dix, la question première était celle de la place que devait occuper un nombre grandissant de personnes âgées dans la cité, dans les années quatre-vingt, un glissement s’est peu a peu opéré, amenant une focalisation sur le grand âge. Au fur et à mesure que l’écart grandissait entre ceux que l’on appelle les jeunes-vieux, ou encore les seniors, et les vieillards qualifiés de dépendants, la gérontologie s’est centrée sur ces derniers, privilégiant la prise en charge (encore un terme connoté négativement) en oubliant la question première du lien social. Cette tendance est très  nette lorsqu’on considère les travaux de recherche, mais elle se concrétise aussi dans l’action sociale. Actuellement, seuls quelques municipalités et mouvements associatifs s’interrogent sur un nécessaire élargissement de leur questionnement sur le vieillir.

La focalisation sur le grand âge s’est accompagnée d’une asexuation. Aux âges extrêmes, il n’y  a plus ni hommes, ni femmes, mais des vieux dépendants. Une question serait pourtant intéressante à étudier lorsqu’on s’intéresse à l’image de la vieillesse dans nos sociétés : celle-ci serait-elle aussi négative, si les trois-quarts des vieux étaient des hommes et non des femmes ?

Curieuse perspective donc que celle qui conduit la gérontologie à accentuer la dépréciation sociale d’une catégorie d’âge qu’elle est au contraire censée soutenir, qui l’amène à proposer des concepts dévalorisants dans lesquels les vieux se retrouvent enfermés : perte, dépendance, incapacité... Différentes équipes de recherche, peut-être à partir d’une prise de conscience de cette tendance lourde à la dévalorisation, ont initié des travaux visant à proposer une approche plus complexe, centrée sur le « bien vieillir ».

Le bien vieillir

 

Ces travaux  de recherche, qui ont émergé pour la plupart dans les années quatre-vingt, ont pris diverses formes : on parlera d’un vieillir en bonne santé, d’un vieillir usuel ou habituel, d’un vieillissement réussi...

- La bonne santé : La définition de l’OMS  (un parfait état de bien être physique, psychique et social) paraît inadéquate. Beaucoup de gérontologues, notamment R. Sebag-Lanoé, directrice d’un ouvrage intitulé Vieillir en bonne santé (1997) préfèrent la définition de G. Canguilhem : « La santé est la capacité prolongée d’un individu de faire face à son environnement physiquement, émotionnellement, mentalement et socialement », et mettent en avant la capacité d’adaptation d’un individu à son milieu.
- Le vieillissement habituel, ou encore usuel se caractérise par l’absence de maladie exprimée mais inclue les troubles fonctionnels liés à l’avance en âge, aux traumatismes physiques, aux facteurs de risque et au retentissement psychologique des pertes jalonnant le parcours de vie.
- Le vieillissement réussi  est certainement le plus intéressant à étudier. Il apparaît en 1987 aux côtés des notions de vieillissement normal et de vieillissement  usuel (Rowe et Kahn.)
Il concerne les individus :
  • qui gardent des fonctions physiologiques très satisfaisantes jusqu'à un âge très avancé malgré l’existence de pathologies.
  • ou bien qui ont des fonctions physiologiques moins bonnes mais qui vont les améliorer au cours de leur avancée en âge
  • ou bien encore ceux chez lesquels on remarque une bonne adaptation à ce qu’ils peuvent faire physiologiquement et à ce qu’ils ont envie de faire.
La prise en compte d’un état de bien être subjectif se fonde sur :
  • des possibilités comportementales (motrices, cognitives, sensitives)
  • un état de satisfaction psychique (optimisme, conformité entre objectifs visés et situations atteintes)
  • une qualité de vie appréhendée à travers une évaluation positive des relations familiales, amicales, des activités et entreprises menées, du logement, du voisinage, des revenus...
 Cette approche a pour mérite d’introduire une dynamique. Une critique demeure : qui dit vieillissement réussi, sous entend  (c’est un discours implicite) possibilité d’un vieillissement raté. De même, qui dit « bien vieillir » sous entend la possibilité de « mal vieillir ». On est encore dans un ou bien/ou bien qui exclut le terme tiers. C’est une polarité qui apparaît intellectuellement séduisante parce qu’elle accentue artificiellement les contraires, mais qui, en pratique, peut se révéler réductrice, car elle schématise encore de façon abusive une réalité fonctionnelle complexe. Certains auteurs n’hésitent pas à parler des « gagnants » et des « perdants ».

Rares sont les approches qui évitent cet écueil d’une polarité excluante. Ainsi Boris Cyrulnyk dans l’introduction d’un colloque sur la résilience dans la vieillesse propose la distinction suivante : « Les traumatisés qui se sont défendus avec des moyens régressifs sont rarement devenus résilients. Le repli sur soi, le déni, les projections leur ont permis de moins souffrir, mais en les protégeant de la dépression, ces défenses les ont empêché d’affronter les problèmes et d’en faire un processus résilient. Leur vieillesse est solitaire, pauvre en action, en affection et en réflexion. En revanche, les blessés qui ont pu mettre en place des défenses constructives comme l’altruisme, la sublimation, la rêverie, l’humour, la créativité et surtout la mentalisation ont rejoint le groupe des âgés heureux ».

Plutôt que la définition d’états, certains auteurs privilégient la recherche d’indicateurs du vieillissement réussi. Ainsi C .Ryff (1989) en retient six : l’acceptation de soi, la croissance personnelle, l’autonomie, les relations positives avec autrui, la maîtrise de son environnement, la capacité de donner un sens à sa vie. Fondées sur la théorie du développement du cycle de vie, ces approches tiennent compte de la multifactorialité des influences et de l’infinie variabilité de leur combinaison. Deux axiomes y sont fondamentaux :

- l’individu est considéré comme un acteur conscient (en dehors de toute pathologie atteignant ses facultés de compréhension)
- les processus qui influencent positivement le processus de développement-vieillissement sont au centre des problématiques.

Ces dernières années, notamment aux Etats-Unis, les travaux dans ce domaine abondent et l’on ne saurait les citer tous. Retenons ici comme exemple le modèle de Baltes qui fonctionne sur le mode de l’optimisation sélective et de la compensation, en sélectionnant les domaines d’activité dans lesquels l’individu est engagé en fonction des priorités qu’il s’est fixées, de ses capacités et motivations présentes et des sollicitations du milieu.

Dans ces approches, le vieillissement apparaît comme un processus de développement et non une programmation inéluctable d’une involution biologiquement déterminée. On passe de modèles uniquement centrés sur le déficit à des modèles caractérisés par une plus grande hétérogénéité, ayant un fondement théorique plus complexe et accordant une part plus grande à l’environnement. Mais surtout, le vieillissement devient un processus évolutif hétérogène. Sans nier les pertes et les deuils, le déclin n’est plus la seule voie ouverte, l’organisme peut récupérer, s’adapter, développer un certain nombre de ses facultés grâce à une plasticité persistante et à des ressources qui demeurent utilisables.

Les sciences humaines (notamment la psychologie et la sociologie) font donc prendre un autre cours à la gérontologie. Du moins dans le champ de la recherche, car force est de constater que ces travaux ne sont pas encore suffisamment pris en compte dans la pratique. Il y a bien sûr une critique grandissante de l’approche actuelle en terme de dépendance, mais les discussions qui ont lieu autour des nouveaux concepts proposés montrent le chemin qui reste à faire. Ainsi en est-il du concept de fragilité que la canicule de 2003 a mis sur le devant de la scène.

Depuis son émergence, il y a une quinzaine d’années, le concept a connu un succès grandissant dans la littérature gérontologique, sans qu’aucune définition consensuelle ne puisse en être donnée. On peut retrouver plus de trente définitions. On parle le plus souvent d’un syndrome. La fragilité sert à décrire une situation instable que l’on tente de définir sur des bases physiques, biologiques, psychologiques, environnementales, économiques et sociales, sans d’ailleurs que ces différentes approches soient exclusives ni qu’elles se rejoignent.

La fragilité apparaît dans les textes législatifs  avec la loi du 29 janvier 1996 sur le développement des services aux personnes : « Afin de prendre en compte la spécificité de certains publics fragiles, la loi a prévu par ailleurs un agrément particulier pour les associations et les entreprises dont l’activité concerne la garde d’enfants de moins de trois ans ou l’assistance aux PA de plus de 70 ans ou handicapées ». Est-ce à dire que toute personne de plus de 70 ans est fragile ? d’après la loi, oui.... !
Si l’on se réfère au « Programme de prévention et d’organisation des soins pour les PA fragiles » du gouvernement pour la période 2002-2005, c’est encore l’approche médicale de la fragilité qui est privilégiée : troubles de la marche et chutes, poly-médicalisation, dénutrition, incontinence.  Or on sait d’une part que ces quatre facteurs sont faiblement explicatifs de l’évolution des situations individuelles sur deux ans. Et d’autre part, on constate que l’action sociale vieillesse a du mal a sortir de l’ornière de la prise en charge d’individus vus sous le seul angle de leurs pathologies.

La parole des vieux

 

Si la gérontologie porte le fardeau de l’éclatement des sciences sociales et humaines, elle doit aussi se garder de l’insidieuse tentation de dissoudre les conduites et les cultures dans la connaissance. Un des écueils qui la guette est d’oublier la parole des vieux. Pourtant, puisque le vieillissement et la vieillesse ne se laissent pas aisément cerner, s’il y a autant de façon de vieillir qu’il y a d’individus, c’est bien au témoignage qu’il faut avoir recours pour arriver à une meilleure compréhension de ces phénomènes. Si chaque homme porte en lui le vieillard qu’il sera un jour, du vécu de ce vieillard, il ne sait encore rien. « De la vieillesse », dit Gilbert Cesbron devenu vieux, « comme de la souffrance, comme de la passion, il faut témoigner au jour le jour. A l’avance, c’est vain, et ensuite, de la meilleure foi du monde, c’est faux » (1993, p.33).

Quand on écoute parler les gens de leur vieillissement ou quand on lit des textes de gens âgés sur leur vieillissement on ne trouve quasiment pas la notion de « bien vieillir ».  Ils ne disent pas « Je veux… bien vieillir », pas plus qu’il ne disent d’ailleurs : « Je veux bien…vieillir ». A la différence d’une démarche explicative, la compréhension est complètement dépendante de sa source et de son contexte. 

Les vieux parlent du vieillissement en intériorité. La multiplicité des vécus vient contredire l’impression banale que rien ne ressemble plus à un vieux qu’un autre vieux. Si la vieillesse est le lot de chacun, elle ne peut se dire qu’à la première personne.

Quand les vieux parlent de leur vieillissement, on note des thèmes communs : surprise du vieillir, métamorphose du corps, regard des autres, méditation sur le temps et la mort, relecture de vie… mais une très grande diversité dans leur approche, puisqu’une histoire de vie est productrice des plus extrêmes spécificités et singularités. Dans cette perspective, la vieillesse demande à être comprise tout autant qu’expliquée elle est « une histoire, une géographie, une terre, un continent : elle a ses odeurs, sa couleur, sa matière, son aire, son espace. Il faut pour la comprendre se faire son historien, son géographe et le patient cartographe de ses terres » (D. Sallenave. 1987, P.3).

Le philosophe Vladimir Jankélévitch a très bien montré les limites d'un discours extérieur à la vieillesse. Lorsqu'on parle du vieillissement, il faut distinguer le discours objectif du vécu. Tout homme est intérieur à son propre destin qu'il vit du dedans. « L'expérience directe et sincère ne nous parle jamais du vieillissement ». Pour se faire comprendre il établit une comparaison avec l'amoureux. Ce serait un bien piètre amoureux, celui qui en disant "je t'aime" aurait conscience de la relativité de son discours et de la durée statistique d'une passion. Une conscience éternelle à elle même ne connaît que le grouillement des instants innombrables et infinitésimaux qui composent un devenir continu. Ce qui permet à Jankélévitch d'affirmer que la plénitude affirmative de l'éternel présent et la possibilité de l'expérience vécue ne sont pas moindres chez le vieillard que chez le jeune homme. Le vieillissement n'a rien à voir avec une raréfaction de l'être. C'est une forme de vitalité déclinante, mais cette vitalité ne diffère pas quantitativement de celle des autres âges. Elle en diffère qualitativement. L'altération est un processus par lequel la conscience devient autre, autre et non pas moindre.

Jankélévitch insiste sur l’idée que le vieux n’est pas un condamné à mort : il ne connaît pas l’heure de sa mort. Or, il n’y a que pour un condamné à mort que le temps devient de l’espace. A tout âge, l’homme vit avec ses trois temps solidaires.

La conjugaison de ces deux approches, l’une en extériorité et explicative, l’autre en intériorité et compréhensive,  permet d’éviter deux écueils : une approche expérimentale désincarnée et un discours trop littéraire.  Là où l’explication introduit les déterminations et les règles, la compréhension restitue les sujets vivants. Dans cette perspective, l’action sociale vieillesse ne peut se limiter à parler des vieux en termes de personnes aidées, soignées, placées. Elle doit réenvisager la question du lien social. Pour cela la collaboration entre vieux, chercheurs, professionnels se révèle fructueuse. A condition que les professionnels ne se focalisent plus sur le seul grand âge, mais acceptent de s’interroger sur l’ensemble du vieillir. Ceux qui accompagnent le vieillissement ont un rôle de témoin à jouer. Ils ne doivent pas être réduits à un rôle d’assistance, mais être ceux qui portent témoignage de la richesse et de la complexité des situations de vieillesse. Si elle était développée, cette fonction de témoin, qui nécessite le passage d’un savoir-faire à un savoir dire, ouvrirait des perspectives à la gérontologie qui se définit encore actuellement moins par ce qu’elle nous apprend de l’homme que par ce qu’elle trahit des embarras de notre culture dans son approche du vieillissement.

 Signé :

Bernadette Puijalon

Université Paris XII

Bibliographie

Baltes P.B, Baltes M.M. (1990) Succesful aging. Perpectives from the behavioral sciences. New York Cambridge University Press
Cesbron G. (1980) Passé un certain âge ; Paris Robert Laffont.
Clement S., Mantovani J. (1999) « les déprises en fin de parcours de vie. » Gérontologie et société. N° 90. Pp 95-109
Cyrulnik B., LejeuneA., (2004) Vieillissement et résilience. Colloque de Salon de Provence. 29-31 janvier 2004, Marseille, Ed Solal
Jankélévitch V. (1974) L’irréversible et la nostalgie. Paris, Points. Flammarion.
Puijalon B., Trincaz J. (2000) Le droit de vieillir.  Paris Fayard.
Rowe J.W, Kahn R.L (1997) Succesful aging. Gérontologist. 37-433-80
Sebag-Lanoé R. (1997) Vieillir en bonne santé. Paris. Desclée de Brouwer.
Sallanave D. (1987) Un si grand âge. Centre national de la photographie.

RD

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